C'était en fin de formation. Une éducatrice — expérimentée, investie, quelqu'un qui réfléchit vraiment à son travail — a pris la parole pour partager une situation qui la préoccupait. Une adolescente qu'elle suivait depuis plusieurs mois. Des entretiens difficiles, une colère récurrente, une relation qui n'arrivait pas à s'installer. Elle connaissait les outils. Et elle se sentait quand même complètement désarçonnée face à cette jeune fille.
Ce que les outils ne peuvent pas donner.
Il y a quelque chose que les formations professionnelles font très bien : transmettre des cadres de compréhension. L'analyse transactionnelle. La communication non violente. Les stades du développement de l'adolescent. Les mécanismes de la colère déplacée. Ce sont des outils précieux — et cette éducatrice les avait assimilés.
Et pourtant, face à cette adolescente en colère, quelque chose résistait. Pas dans la compréhension intellectuelle — dans la rencontre réelle. Dans ces secondes où la jeune fille montait le ton, où le regard se fermait, où la relation se contractait. Dans ces moments-là, les outils restaient dans la tête — et la posture, elle, ne suivait pas.
Ce décalage entre savoir et incarner est l'un des plus courants dans les métiers de l'aide. On peut connaître parfaitement les mécanismes de défense d'un adolescent en rupture — et se retrouver quand même figé, réactif, ou maladroit face à lui. C'est d'ailleurs l'une des dimensions que je travaille dans les formations sur l'épuisement professionnel : la posture ne s'acquiert pas par la connaissance seule.
La connaissance éclaire. Elle ne remplace pas l'expérience. On peut savoir ce qu'est la colère déplacée — et se retrouver quand même déstabilisé face à elle, parce qu'on ne l'a jamais traversée de l'intérieur.
Elle a pris le rôle de l'adolescente — et quelque chose a changé.
Dans le cadre du Théâtre Forum, après avoir raconté sa situation au groupe, l'éducatrice a accepté de changer de place. Plutôt que de rejouer la scène depuis sa propre position — éducatrice face à l'adolescente — elle a pris le rôle de l'adolescente elle-même.
Le groupe a incarné les adultes autour d'elle. Le contexte, le ton, la pression relationnelle. Et elle — expérimentée, formée, professionnelle depuis des années — s'est retrouvée dans la peau de cette jeune fille.
Elle avait les larmes aux yeux.
Elle avait compris — dans son corps, pas dans sa tête — que la colère de l'adolescente ne lui était pas destinée. Que cette fureur n'avait rien à voir avec elle. Qu'elle portait quelque chose de bien plus ancien, de bien plus lourd — et que ce qu'elle cherchait, sous la colère, c'était exactement ce que l'éducatrice essayait de lui donner : un espace qui tienne.
La différence entre comprendre et ressentir.
Elle le savait déjà, en théorie. "La colère de l'adolescent en protection de l'enfance est souvent une colère déplacée — elle ne s'adresse pas au professionnel mais à une situation, une histoire, un attachement brisé." Cette phrase, elle aurait pu l'écrire elle-même.
Mais entre savoir que la colère n'est pas destinée à soi — et le ressentir depuis l'intérieur du rôle de l'autre — il y a une distance que les mots ne traversent pas. C'est cette distance que le Théâtre Forum permet de franchir.
Quand on incarne l'autre — même quelques minutes, même dans un espace fictif — on accède à quelque chose que l'observation ne donne pas. On cesse d'analyser la situation pour la vivre. Et ce qu'on vit s'ancre autrement que ce qu'on comprend.
Ce n'est pas de la magie. C'est de la neurologie. Le corps engagé dans une situation fictive mais émotionnellement réelle active les mêmes mécanismes que le corps dans la situation réelle — c'est ce que j'explore dans l'article sur pourquoi le cerveau réagit avant qu'on pense. Ce qu'on apprend dans cet état-là, on s'en souvient autrement. On y accède autrement dans les moments difficiles.
Ce qu'elle a dit au groupe — et ce que ça a produit.
Quand elle est revenue à sa place — de l'autre côté, dans son rôle d'éducatrice — quelque chose avait changé dans la salle. Le groupe avait assisté à quelque chose de rare : quelqu'un qui comprend vraiment, pas quelqu'un qui explique.
Elle n'avait pas de grandes formulations. Pas de conclusion théorique. Ce qu'elle a dit au groupe était simple :
« Je comprends maintenant que cette colère ne m'est pas destinée. »
Et après un silence : « J'ai juste envie d'être là pour elle. »
Pas de technique. Pas d'outil. De l'empathie — réelle, incarnée, qui venait de quelque chose qu'elle avait traversé et pas seulement pensé.
Le groupe était silencieux. Ce silence-là n'était pas un vide — c'était la marque que quelque chose d'important venait d'être dit. Quelque chose qui ne s'oublie pas.
Et moi, en tant que facilitateur, j'ai compris ce soir-là — encore une fois, parce que c'est quelque chose qu'on réapprend à chaque formation — que mon rôle n'est pas de transmettre des outils. C'est de créer les conditions pour que les gens découvrent ce qu'ils savaient déjà sans pouvoir le toucher.
Pourquoi jouer un rôle change quelque chose que l'analyse ne change pas.
On pourrait se demander : est-ce qu'elle n'aurait pas pu arriver à la même compréhension par un autre chemin ? Une lecture, une supervision, une bonne conversation avec un pair ?
Peut-être. Mais pas de la même façon. Et pas au même endroit dans le corps.
C'est cette dernière ligne qui compte le plus dans les métiers de l'aide. Un savoir qui reste accessible sous pression. Quand l'adolescente monte le ton, quand le père perd le contrôle, quand la situation s'emballe — c'est là que la posture se joue. Et c'est là que la compréhension intellectuelle a tendance à disparaître, remplacée par le réflexe.
Ce qu'on a appris dans le corps résiste mieux à la pression que ce qu'on a appris dans la tête. C'est la raison fondamentale pour laquelle jouer un rôle — même brièvement, même dans un espace fictif — ancre différemment. C'est d'ailleurs lié à ce que j'explore dans l'article sur la peur du ridicule : les résistances à entrer dans l'exercice sont exactement les mêmes résistances qui bloquent la vraie rencontre professionnelle.
Ce que ça demande — et pourquoi ça fait peur.
Jouer le rôle d'un autre — d'une adolescente en colère, d'une famille en crise, d'un collègue avec qui la relation est tendue — ce n'est pas anodin. Ça demande quelque chose que les formations classiques ne demandent jamais : accepter d'être vulnérable devant ses pairs.
La peur de "bien faire", de paraître compétent, d'éviter le ridicule — ces résistances naturelles qui font qu'on n'entre pas vraiment dans l'exercice — ce sont exactement les mêmes résistances qui empêchent la vraie rencontre avec l'autre dans la relation professionnelle. Le Théâtre Forum ne s'improvise pas : il faut construire un espace de sécurité réel avant d'entrer dans les situations difficiles.
Un espace où on sait que personne ne va juger, que l'erreur est bienvenue, que ce qui se passe dans la salle reste dans la salle. Cette sécurité ne vient pas d'une règle écrite — elle vient du travail du facilitateur, de la qualité de la dynamique de groupe, et du temps qu'on prend à la construire avant d'entrer dans les situations difficiles.
Ce que cette éducatrice a emporté.
Je ne sais pas ce qui s'est passé ensuite avec cette adolescente. Je ne sais pas si les entretiens sont devenus plus faciles, si la relation s'est installée, si la colère s'est apaisée. Ce n'est pas ce que je peux savoir.
Ce que je sais, c'est ce que j'ai vu dans la salle ce soir-là. Quelqu'un qui est entrée dans la formation avec une question intellectuelle — "comment gérer cette situation ?" — et qui en est repartie avec quelque chose de différent. Pas une réponse. Une compréhension. Pas un outil. Une présence.
Et dans les métiers de l'accompagnement, la qualité de la présence vaut souvent plus que la sophistication des outils. Une professionnelle qui est vraiment là — qui comprend de l'intérieur ce que l'autre traverse, qui n'est pas défensive face à la colère parce qu'elle sait que cette colère ne lui appartient pas — cette professionnelle change quelque chose que les techniques seules ne peuvent pas changer.
« J'ai juste envie d'être là pour elle. »— Ce qu'elle a dit au groupe. Et c'est probablement la chose la plus juste qu'on puisse dire dans ce moment-là.
Le Théâtre Forum — un espace pour comprendre l'autre de l'intérieur.
Pas du théâtre. Un espace où on rejoue des situations réelles, où on change de place, où on comprend ce qu'on n'arrivait pas à comprendre depuis sa propre position. Pour vos équipes, vos séminaires, vos formations continues.
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