Le « Oui, et » — une posture pour transformer vos échanges difficiles

Derrière deux petits mots se cache l'une des postures les plus puissantes pour améliorer la collaboration. Et non — il ne faut pas monter sur scène pour l'utiliser.

Une réunion de service. Un éducateur propose une idée pour mieux coordonner les suivis. Avant qu'il ait fini sa phrase, quelqu'un répond : « Oui, mais ça ne marchera jamais parce que... ». La proposition est morte. Le proposant se tait pour le reste de la réunion. Et l'équipe continue exactement comme avant.

Le « Oui, mais » — notre réflexe par défaut

Écoutez vos prochaines réunions avec une oreille différente. Comptez les « oui, mais » et les « non, parce que ». Vous serez probablement surpris du résultat.

Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est un réflexe. Quand quelqu'un parle, nous préparons notre réponse plutôt que d'écouter vraiment. Nous construisons notre contre-argument pendant qu'il finit sa phrase. Résultat : nous répondons à ce que nous avons entendu, pas à ce qu'il a dit.

Keith Johnstone, pionnier de l'improvisation théâtrale, l'a formulé avec une précision chirurgicale : « Il n'y a pas de liberté sur scène sans discipline. » Le « oui, mais » est la discipline qui emprisonne — celle qui protège nos idées au détriment des idées des autres.

« Le "Oui, et" ouvre des portes, crée des connexions et invite à l'exploration. C'est une invitation à l'aventure et à la découverte. »
— Del Close, metteur en scène et pionnier de l'improvisation

Qu'est-ce que le « Oui, et » exactement ?

Le « Oui, et » vient du monde de l'improvisation théâtrale. C'est la règle d'or : quoi que propose ton partenaire, tu l'accueilles (oui) et tu y ajoutes quelque chose (et). Pas de refus. Pas de négation. Construction permanente.

Mais attention — et c'est là l'essentiel — ce n'est pas simplement une technique qu'on applique mécaniquement. C'est une posture. Un état d'esprit. Une façon d'être en relation avec l'autre.

Le principe

Le « Oui, et » se décompose en deux temps distincts : l'accueil de ce que l'autre propose — vraiment, sans le filtrer immédiatement — puis la contribution, qui enrichit la proposition plutôt que de la remplacer.

Ce qui distingue le « Oui, et » du simple acquiescement poli, c'est l'intention derrière. On peut dire « oui » avec les mots et « non » avec l'attitude — un hochement de tête distrait pendant qu'on prépare son contre-argument. Le vrai « Oui, et » est une écoute active, incarnée.


Les deux étapes — en détail

Étape 1 — L'accueil

L'accueil, c'est le oui. Ce n'est pas un accord sur le fond — c'est une reconnaissance de la personne et de sa proposition. Accueillir, c'est dire implicitement :

  • Je te reconnais comme un partenaire, un collègue, un pair
  • Je t'entends vraiment — pas seulement les mots, mais ce qu'il y a derrière
  • Je reconnais la valeur de ta proposition — elle mérite qu'on s'y attarde
  • Je mesure ses forces et ses faiblesses avant de réagir

Ce temps d'accueil demande quelque chose de précieux et de rare en milieu professionnel : la patience de ne pas répondre immédiatement. Un battement. Un silence. Juste le temps de vraiment recevoir.

Étape 2 — La contribution

La contribution, c'est le et. C'est là qu'on apporte sa propre vision — non pas pour remplacer celle de l'autre, mais pour enrichir ce qui vient d'être posé.

  • Et je suis présent à tes côtés — dans cette exploration
  • Et je te soutiens dans ta proposition — même si elle diffère de la mienne
  • Et j'y ajoute mon angle — pour construire quelque chose de plus complet

La contribution n'est pas une capitulation. On peut avoir un avis différent et l'exprimer — mais à partir de ce que l'autre a dit, pas en l'écrasant. La différence entre « oui, mais tu as tort » et « oui, et voici ce qui me préoccupe dans cette direction ».


En pratique — dans vos contextes

La vraie question n'est pas « est-ce que la technique est bonne ? » — c'est « comment ça se passe concrètement dans mes situations à moi ? »

Réunion de coordination PE — sans le « Oui, et »
Éducateur
On pourrait essayer de faire un point commun le vendredi matin pour mieux partager les infos sur les familles complexes.
Chef de service
Oui, mais le vendredi matin c'est impossible, tout le monde est en visite. Et puis on a déjà les synthèses.
La même réunion — avec le « Oui, et »
Éducateur
On pourrait essayer de faire un point commun le vendredi matin pour mieux partager les infos sur les familles complexes.
Chef de service
L'idée d'un espace de partage sur les situations complexes — je la prends, c'est un vrai besoin. Et si on cherchait un créneau qui libère tout le monde ? Le mardi après-midi, par exemple ?

La proposition de l'éducateur n'a pas été balayée. Elle a été reçue, nommée comme valide, puis enrichie. La conversation peut continuer. L'éducateur reste dans la pièce — mentalement.

Autre exemple — avec une famille en crise

Une mère en colère qui crie : « Vous n'avez aucun droit de faire ça à ma fille ! »

La réponse instinctive : « Madame, nous avons une ordonnance du juge… » — vrai, mais qui ferme tout.

La réponse « Oui, et » : « Je comprends que c'est insupportable pour vous — et je veux qu'on parle de ce qui va se passer pour votre fille. » — on a accueilli la douleur, et on ouvre un espace pour avancer.


« Oui, et » vs « Oui, mais » — la vraie différence

Ce que fait le « Oui, mais »
Invalide implicitement la proposition
Redirige vers sa propre idée
Crée une relation de compétition
Décourage les prises de parole futures
Produit des solutions appauvries
Ce que fait le « Oui, et »
Valide la personne avant tout
Construit à partir de l'existant
Crée une dynamique de co-construction
Libère la prise de risque et la créativité
Produit des solutions plus riches

Il ne s'agit pas d'être toujours d'accord. Il s'agit de choisir comment on entre en désaccord. On peut challenger une idée avec un « Oui, et je me demande comment on gère le risque X » — la nuance entre cette formulation et « oui, mais ça ne marchera pas » n'est pas stylistique. Elle change la qualité de tout ce qui suit.


S'entraîner — parce que ça ne vient pas tout seul

Le « Oui, et » demande de l'entraînement. Pas parce que c'est compliqué — mais parce qu'il va à l'encontre de réflexes très ancrés. On ne change pas une habitude de communication en la comprenant. On la change en la pratiquant, en se trompant, en recommençant.

  1. Observez d'abord. Pendant une semaine, comptez vos « oui, mais » dans vos conversations. Pas pour vous juger — pour prendre conscience de la fréquence.
  2. Commencez petit. Choisissez une réunion par semaine où vous vous donnez comme contrainte de ne pas invalider immédiatement. Accueillez, nommez, puis ajoutez.
  3. Regardez l'effet. Observez ce qui change dans la dynamique — qui prend plus la parole, ce qui émerge, comment la réunion se termine.
  4. Demandez un regard extérieur. Un collègue de confiance, un coach, un facilitateur — quelqu'un qui peut vous dire si vous le faites avec les mots ou avec l'attitude.
Un exercice simple pour commencer

Avant votre prochaine réunion, choisissez un moment dans la conversation où vous auriez normalement dit « oui, mais ». Remplacez-le par : « Ce que tu dis m'intéresse — et j'y ajoute... » Juste une fois. Observez ce qui se passe dans la salle.


Ce que le « Oui, et » dit de votre culture d'équipe

La fréquence du « Oui, et » dans une équipe est un indicateur de sa santé relationnelle. Pas parce que l'accord permanent serait sain — il ne l'est pas. Mais parce qu'une équipe où les gens ont peur de proposer, où les idées sont tuées avant d'être développées, où la réunion est un champ de mines plutôt qu'un espace de création : cette équipe produit moins, souffre plus, et perd ses meilleurs éléments en premier.

Le « Oui, et » n'est pas une technique de politesse. C'est un engagement envers l'intelligence collective — la conviction que ce qu'on va construire ensemble vaut plus que ce que chacun défend seul.

Et ça commence par un seul battement de plus. Juste le temps de vraiment écouter ce que l'autre vient de dire.

« Élève tes mots, pas ta voix. C'est la pluie qui fait grandir les fleurs — pas le tonnerre. »
— Rumi
C
L'auteur
Christophe Calaber
Formateur, coach et facilitateur spécialisé en communication difficile. Ancien RSSI (ministère des Finances, SFR), formé à l'éducation populaire (CEMEA, Francas) et au Théâtre Forum. J'accompagne des professionnels du social, de la protection de l'enfance et des entreprises depuis plus de 15 ans.
Envie d'aller plus loin ?

Expérimentez le « Oui, et » en groupe — avec votre équipe.

L'atelier Théâtre Forum permet d'explorer ces postures en situation réelle — dans un espace sécurisant, à partir de vos propres situations professionnelles.

Découvrir l'atelier Théâtre Forum